Journaliste,chroniqueur, critique littéraire


Averroès ou le secrétaire du diable

Editions Fayard ISBN 978-2-213-68533-5 241 pages

 

 

 

Pourquoi ne tire-t-on pas les leçons du passé ?

 

Il fallait au moins la plume magistrale de Gilbert Sinoué pour s’attaquer à un monument de la pensée tel Averroès.

« L’ignorance mène à la peur et la peur conduit à la haine », jamais cette phrase n’a autant été d’actualité.

Quand on lit ce superbe roman, il nous vient à l’esprit une toute première chose ; l’âme humaine à bien peu changée depuis Averroès.

Et pourtant, c’est l’époque de la quatrième croisade, du pape Innocent III, celle du roi Philippe Auguste, septième roi de la dynastie des capétiens qui autorisa le retour des juifs en France.

C’est aussi le grand chamboulement dans les dynasties arabes, c’est la fin des Almoravides et le début des Almohades et avec eux, le déclin prévisible de l’âge d’or du rayonnement culturel du Levant.

Sous cette plume inspirée, nous revivons l’âge des Lumières de l’Orient, nous visitons Cordoue, Séville, le luxe inouï des palais, nous sentons les épices dans les souks, nous caressons les plus belles soies, nous cheminons au côté d’un des plus grands philosophes de l’islam.

Nous rêvons derrière les murs épais des riches maisons marchandes, nous enivrant de l’odeur douce des roses.

Nous vibrons à l’unisson de la pensée de ce grand maître, tantôt aimé, tantôt haï, mais toujours réclamé aux quatre coins de l’empire musulman du XII siècle.

Son esprit, beaucoup trop dangereux dans une époque où tout se devait d’être rattaché au divin tant chez les chrétiens que chez les musulmans, était d’un libéralisme presque moderne.

On assiste tout au long de cette magnifique vie d’Averroès à la luminosité du monde musulman face à l’obscurantisme de l’Occident chrétien.

De nos jours les rôles sont inversés semble nous dire Gilbert Sinoué.

Un autre sujet et non des moindres est évoqué ; celui du danger des interprétations, des traductions et du doute qui en résulte.

L’auteur nous présente l’influence du philosophe au travers des siècles, les débats passionnés qu’il déchaina.

Ainsi nous rencontrons Thomas d’Aquin et sa croisade contre Averroès alors que certaines de ses propres théories en sont proches. Dante, Pétrarque, tous ont jugés, débattus passionnément sur les écrits de ce libre-penseur du XII siècle.

Peut-être, nous laisse entrevoir l’auteur, il y a avait-il une jalousie devant la pérennité de la pensée du philosophe musulman.

Comment dans un Occident écrasé par l’omniprésence et la puissance du clergé pouvait-on accepter le libéralisme, l’érudition des femmes dans ces pays d’Orient.

Fréderic II dérange, le pape, le clergé par sa pensée moderne.

Gilbert Sinoué nous montre un Orient lumineux, innovant, libre, donnant naissance à des médecins, des astronomes, des mathématiciens.

Les universités de Salerne et de Montpellier bénéficient de cette manne venue de Méditerranée.

C’est l’influence de la Perse qui se fait encore sentir.

Nous assistons aux prémices du lent déclin du monde arabo-musulman.

Avec une facilité déconcertante, la plume de Gilbert Sinoué nous dresse un portrait admirable de ce monde foisonnant d’innovations

Son écriture coule comme le miel, enchante notre esprit, apaise nos âmes, nous oblige à nous questionner sur les liens parfois étroits qui unissent foi et philosophie.

Il nous pousse à cette réflexion quant à la réalité des dogmes des religions chrétiennes et musulmanes.

Car nous dit-il, « Le questionnement mène à la sagesse ».

 

©Kariane Maxwell, février 2018

 

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